Le retour mondial du protectionnisme
Dans les capitales occidentales, le mot d’ordre redevient protéger. Washington subventionne ses semi-conducteurs, Bruxelles dresse des barrières carbone, Paris renchérit les colis extra-européens. Loin des dogmes de l’OMC triomphante, le Nord normalise un protectionnisme jugé jusqu’hier iconoclaste.
Le signal est clair : défendre son tissu industriel n’est plus un péché, mais une politique publique assumée. Du Michigan aux Landes, l’électeur applaudit la sauvegarde de l’emploi local, tandis que l’ingénieur vante la relocalisation des chaînes de valeur sensibles.
Face à cette inflexion, une interrogation traverse les cercles économiques africains : pourquoi le continent continuerait-il à s’interdire ce que les autres pratiquent sans remords ? Le protectionnisme éducateur, invoqué par Friedrich List, resurgit comme voie crédible vers l’industrialisation.
Les leçons historiques pour l’Afrique
Des États-Unis du XIXe siècle à la Corée du Sud des années 1970, l’histoire montre que l’ouverture totale succède rarement à la naissance d’une industrie robuste ; elle la suit. Des barrières intelligentes, temporaires et ciblées ont accompagné chaque décollage manufacturier.
Les institutions de Bretton Woods ont pourtant recommandé, des décennies durant, une libéralisation rapide aux États africains. Faute d’infrastructures adéquates et de capital humain, cette stratégie a souvent transformé les économies locales en réceptacles de biens finis importés, creusant la dépendance extérieure.
Rappeler ces précédents ne vise pas à ériger un mur, mais à revendiquer un échafaudage. L’objectif demeure d’insérer l’Afrique dans les échanges mondiaux, mais avec des filières compétitives forgées sous abri, puis exposées progressivement à la concurrence.
Transformer l’essai au Congo-Brazzaville
Au Congo-Brazzaville, la transformation du bois, première ressource non pétrolière, illustre ce défi. Les scieries locales souffrent encore d’un déficit de financement et de formation, tandis que les grumes partent brutes vers l’Asie. Une protection tarifaire temporaire peut consolider la chaîne de valeur.
Dans l’agro-industrie, les autorités ont déjà identifié le manioc, le cacao et l’huile de palme comme créneaux stratégiques. Des exonérations ciblées sur les équipements, combinées à un achat public local, favoriseraient l’essor des PME de transformation, réduisant la facture alimentaire tout en créant des emplois durables.
Le même raisonnement vaut pour les services numériques. La fiscalité peut réserver un temps d’avance aux start-up locales sur les marchés de l’e-administration ou de la fintech, à condition qu’un accompagnement en formation, cybersécurité et normes de qualité suive le mouvement.
ZLECAf et coordination régionale
Certains craignent que la Zone de libre-échange continentale africaine neutralise ces marges de manœuvre. Le texte prévoit pourtant des périodes de transition, des listes sensibles et des clauses de sauvegarde. L’outil existe ; l’enjeu est de synchroniser les stratégies nationales pour éviter la surenchère.
Les États riverains du fleuve Congo pourraient, par exemple, harmoniser leurs droits de sortie sur le minerai de fer, créant un signal clair aux investisseurs sidérurgiques. Une coordination régionale minimise le risque de détournement de trade et maximise l’attraction de capitaux patients.
La Commission de la CEMAC élabore déjà des grilles communes sur les pièces détachées et l’outillage agricole. Ces initiatives, encore discrètes, illustrent le passage d’une logique de libre-échange dogmatique à une approche pragmatique : protéger les premiers maillons avant d’ouvrir les marchés régionaux.
Vers une souveraineté productive
Le protectionnisme éducateur ne vaut que par les contreparties qu’il exige. Sans budgets conséquents pour la formation professionnelle, les incubateurs et les centres de recherche, la barrière tarifaire se mue en rente. L’expérience asiatique rappelle que l’investissement public doit précéder l’abaissement gradué des droits.
Les partenariats Europe-Afrique peuvent jouer ici un rôle catalyseur. Financer des laboratoires de contrôle qualité dans les zones économiques spéciales congolaises, c’est garantir demain au consommateur européen des importations conformes. Le cercle vertueux associe montée en gamme africaine et sécurité sanitaire pour tous.
Au-delà des chiffres, le débat touche à la souveraineté intime des nations. Produire son médicament générique, valoriser son café, coder sa plateforme, c’est écrire sa place dans la mondialisation. Le protectionnisme éducateur propose une rampe de lancement vers cette affirmation.
Protéger pour produire, produire pour échanger : la formule synthétise une stratégie d’intégration maîtrisée. L’Afrique, et le Congo-Brazzaville en tête, dispose aujourd’hui des instruments juridiques, des partenaires techniques et d’une jeunesse prête à innover. Le moment semble opportun pour hisser l’échafaudage.
Une mise en œuvre crédible suppose aussi un suivi rigoureux. Indicatifs de valeur ajoutée domestique, taux d’intégration locale, progression des exportations transformées : autant de métriques que les ministères de l’Économie et du Plan peuvent publier chaque semestre, renforçant la transparence et l’adhésion citoyenne.
À terme, l’ambition est moins de substituer toutes les importations que de positionner les producteurs africains sur les segments intermédiaires des chaînes mondiales. C’est là que se créent le plus d’emplois qualifiés et que l’État capte des recettes fiscales mobilisables pour les politiques sociales.
D’un point de vue politique, cet agenda s’accorde avec les orientations de la Feuille de route gouvernementale 2022-2026, qui met l’accent sur la diversification et la création d’emplois jeunes. La cohérence entre discours et outils tarifaires constitue, selon plusieurs économistes de Brazzaville, la prochaine étape.
