Montée de la tension sur les réserves
La zone CEMAC traverse une passe délicate. Au 31 octobre 2025, le matelas de devises commun, indispensable à la stabilité du franc CFA, s’établissait à 6 203 milliards FCFA. Le chiffre baisse de 146 milliards sur un an et de plus de 1 100 milliards depuis décembre 2024.
La Banque des États de l’Afrique centrale, gardienne de ces réserves, alerte sur une contraction qualifiée de « préoccupante ». Dans ses notes internes, l’institution souligne que la couverture des importations glisse désormais sous le seuil psychologique de quatre mois, baromètre traditionnel de la solidité monétaire régionale.
Raisons d’une érosion continue
Le premier facteur identifié est la succession de transferts nets négatifs, avoisinant 1 300 milliards FCFA sur dix mois. Ils traduisent les sorties de devises liées aux paiements extérieurs des entreprises et des États, souvent plus élevés que les entrées issues des exportations.
À cette dynamique s’ajoute un déficit commercial persistant chez plusieurs membres. La remontée des coûts logistiques, la dépendance accrue aux biens manufacturés importés et, surtout, l’affaiblissement du cours moyen du baril depuis le printemps 2025 ont réduit la rente pétrolière, ressource clé pour cinq capitales sur six.
Pétrole, dividendes et soldes monétiques
L’arrêt prolongé de la raffinerie gabonaise a obligé Libreville à importer davantage de produits pétroliers finis. Ces achats, libellés en dollars, ont instantanément pesé sur la position extérieure du groupe CEMAC. Dans une moindre mesure, les besoins du Cameroun ont également creusé la facture énergétique.
Les rapatriements de dividendes par des filiales internationales se sont, eux, généralisés. Les chiffres de la BEAC font état d’un bond de 25 % des paiements sortants sur neuf mois, signe d’une réouverture des canaux financiers après les restrictions liées à la pandémie.
Enfin, le développement rapide du paiement électronique stimule les achats extérieurs individuels. Les autorités notent une augmentation sensible des « soldes monétiques sortants », ces montants utilisés via cartes régionales pour régler des dépenses hors zone CEMAC. Le phénomène, encore modeste, suit néanmoins une pente ascendante.
Pression budgétaire et dette extérieure
Plusieurs trésors publics ont recours au marché des devises pour honorer le service de la dette, surtout depuis la fin des moratoires internationaux. Cette sortie de capitaux, prévue mais volumineuse, accentue la déperdition des réserves tout en soulignant la dépendance croissante à l’égard des créanciers extérieurs.
La BEAC relève toutefois qu’en variation annuelle, les avoirs extérieurs nets demeurent légèrement positifs, à plus 2 %. Ce coussin, acquis grâce à la bonne saison pétrolière 2024, sert aujourd’hui d’amortisseur. Sans lui, la couverture des importations serait déjà passée sous trois mois, avertissent les analystes.
Cap de résilience et rôle du Congo-Brazzaville
À Brazzaville, le ministère des Finances assure « suivre quotidiennement » la liquidité en devises afin de soutenir les paiements prioritaires, notamment les importations de produits essentiels. Les autorités rappellent que la République du Congo a respecté ses engagements vis-à-vis du pool régional, contribuant au dernier rechargement.
Le pays, qui table sur une reprise progressive de sa production pétrolière off-shore, mise aussi sur le projet gazier offshore profond pour diversifier les revenus. Des chantiers logistiques portuaires, soutenus par la Banque mondiale, doivent limiter les surcoûts d’importation et, par ricochet, protéger la réserve commune.
Perspectives 2026-2028, quels leviers ?
Les projections officielles tablent sur un retournement graduel. Les réserves de change rebondiraient à 6 566 milliards FCFA en 2026, soit 4,15 mois d’importations, puis atteindraient 7 000 milliards en 2028. Ce scénario suppose des cours du pétrole plus fermes et une stricte discipline budgétaire collective.
L’institution de Yaoundé insiste sur la nécessité d’accélérer la substitution des importations et de renforcer la collecte des recettes non pétrolières. Le déploiement d’unités industrielles locales dans l’agro-alimentaire ou les matériaux de construction pourrait épargner chaque année jusqu’à deux semaines d’importations, selon une note interne.
Pour l’heure, la BEAC continue de piloter le régime de change avec prudence. Les fenêtres d’allocation de devises restent ouvertes mais plus sélectives, priorisant les biens stratégiques. Des contrôles plus fins sur les paiements de dividendes sont envisagés, sans remettre en cause l’attractivité de l’investissement étranger.
« La stabilité du franc CFA est une responsabilité partagée », rappelle un membre du comité de politique monétaire. Selon lui, la combinaison d’exportations renforcées, de dépenses publiques mieux ciblées et d’une remontée modeste des prix du pétrole suffit à rétablir un niveau de réserves compatible avec les standards régionaux.
Répercussions sur le quotidien
Reste que la trajectoire demeure fragile. En toile de fond, l’intégration régionale, encore inachevée, limite les synergies commerciales. Les prochains sommets des chefs d’État, annoncés à Malabo puis Brazzaville, devront arbitrer entre urgences conjoncturelles et réformes structurelles pour ancrer durablement la confiance dans la monnaie commune.
Dans les rues de Douala ou de Pointe-Noire, l’évolution des réserves peut sembler abstraite, pourtant elle conditionne le pouvoir d’achat. Moins de devises signifie souvent un franc plus vulnérable aux chocs, donc des importations plus coûteuses. Préserver le stock de change, c’est aussi protéger les ménages.
