Conjoncture macroéconomique en mutation
Au Caire, la courbe des indicateurs s’inverse doucement. Après deux années de tensions sur les prix et sur les réserves de change, plusieurs signaux suggèrent que l’économie égyptienne consolide enfin son socle. L’appréciation vient d’une banque internationale majeure installée localement.
Dans un entretien accordé à Ahram Online, Mohamed Gad, directeur général de Standard Chartered Egypt, a détaillé un scénario de redressement graduel qui, selon lui, devrait culminer en 2026 avec un environnement de prix modéré, une monnaie stabilisée et un regain durable de confiance chez les investisseurs.
Inflation : la courbe s’infléchit
Standard Chartered anticipe une inflation convergeant vers un seul chiffre avant la fin 2025. La banque fonde cette projection sur l’amélioration des chaînes d’approvisionnement, la détente des prix mondiaux de l’énergie et la politique monétaire plus prévisible appliquée par la Banque centrale d’Égypte depuis le printemps.
«L’objectif est d’atteindre un taux annuel autour de 8 %», précise Mohamed Gad. Il rappelle que l’indice des prix à la consommation a culminé à plus de 30 % en 2023 avant de refluer. Les augmentations salariales ciblées et les subventions alimentaires reconfigurées devraient aider à contenir les pressions.
Taux de change : vers un nouvel équilibre
La volatilité de la livre égyptienne, nourrie par plusieurs dévaluations successives, demeure un sujet sensible pour les ménages comme pour les entreprises. Standard Chartered estime cependant que le pic d’incertitude est passé, grâce à des réserves en devises reconstituées et à un calendrier de paiements extérieurs mieux étalé.
Selon la même source, la parité devrait se stabiliser autour de 32 livres pour un dollar, marge de fluctuation réduite comprise. Une clarification de la politique de change et la réduction des arriérés d’importation ont déjà amélioré la visibilité des opérateurs, notamment dans les secteurs pharmaceutique et agroalimentaire.
Investisseurs : l’appétit renaît
La conjoncture monétaire plus lisible attire de nouveau des flux de portefeuille, explique Standard Chartered. Depuis janvier, les adjudications de bons du Trésor ont été sursouscrites, un indicateur suivi de près par les gérants d’actifs. Les rendements réels positifs amplifient cet engouement naissant.
Sur le volet investissement direct, le gouvernement mise sur l’industrie verte et les services numériques pour capter des capitaux durables. Des protocoles d’accord ont été signés avec des consortiums du Golfe pour des usines d’hydrogène, tandis que les géants asiatiques des centres de données explorent la périphérie d’Alexandrie.
Réformes structurelles à l’épreuve
Les autorités rappellent que ces perspectives reposent sur un programme de réformes lancé en coordination avec le FMI. Il inclut la réduction du rôle de l’État dans des secteurs non stratégiques, la modernisation du droit de la concurrence et l’extension du guichet unique pour simplifier les procédures d’implantation.
Standard Chartered souligne que les privatisations engagées dans les transports et les télécoms doivent s’accélérer pour dégager des ressources locales. «La fenêtre est étroite, mais les actifs de qualité ne manquent pas», confie un gérant basé au Caire, qui évoque un pipeline d’opérations évalué à trois milliards de dollars.
Analyse des acteurs locaux
Pour Hussein Abdelrazek, économiste à l’Université du Caire, le pari tient dans la capacité de l’État à contenir ses dépenses courantes. «Si la masse salariale publique continue de progresser plus vite que les recettes fiscales, la trajectoire de désinflation restera fragile», prévient-il, saluant néanmoins l’agenda de réforme.
Les fédérations d’exportateurs partagent cet optimisme prudent. Elles soulignent que la baisse de l’inflation doit aussi se traduire par des coûts de financement moindres pour les PME. «La vraie victoire sera la compétitivité», plaide le président du Conseil des industries chimiques, secteur qui vise 10 milliards de dollars d’exportations annuelles.
Risques externes sous surveillance
Le scénario positif reste conditionné à un environnement mondial coopératif. Une remontée inattendue des taux américains ou une flambée prolongée du cours du pétrole renchérirait la facture énergétique d’Égypte et éloignerait l’objectif de désinflation. Standard Chartered dit suivre ces variables «au jour le jour».
Les tensions géopolitiques régionales, notamment sur le corridor de la mer Rouge, figurent aussi parmi les signaux d’alerte. Le gouvernement affirme disposer de stocks stratégiques pour amortir tout choc d’approvisionnement, mais la hausse des coûts logistiques pourrait glisser dans les prix à la consommation si elle devait durer.
Feuille de route jusqu’en 2026
Pour atteindre la cible d’inflation à un chiffre, la Banque centrale maintiendra une communication transparente sur ses décisions et renforcera ses outils de couverture. Le ministère des Finances, lui, prépare de nouveaux emprunts en monnaie locale sur dix ans afin d’allonger la maturité moyenne de la dette.
Standard Chartered table enfin sur la finalisation d’accords de swap de devises avec la Chine et l’Inde, destinés à réduire la dépendance au dollar. Ces instruments doivent, selon Mohamed Gad, «sécuriser le commerce et limiter la volatilité». S’ils aboutissent, l’horizon 2026 gagnerait encore en lisibilité.
Les observateurs conviennent toutefois qu’aucune trajectoire n’est linéaire : un ajustement rapide reste possible si les conditions de marché l’imposent, y compris avant l’échéance de 2026.
