Une tempête financière inédite au Gabon
Le premier jour de l’année a surpris Libreville. Le président de la Transition, Brice Oligui Nguema, a écarté l’argentier national, Henri-Claude Oyima, après seulement quelques mois à la tête du ministère.
La décision intervient au moment où les caisses publiques affrontent une pénurie de liquidités inédite, marquée par des arriérés envers fournisseurs et entrepreneurs titulaires de marchés publics, selon plusieurs sources au Trésor.
Cette crise se reflète aussi dans les réserves de change, tombées sous le seuil de zéro mois d’importations fin septembre 2025 d’après le rapport monétaire de la Banque des États d’Afrique centrale.
Comme la dotation commune des six économies Cemac est consommée, Libreville compte désormais sur la solidarité régionale pour couvrir la facture de ses importations, expliquent des analystes proches du dossier.
Un limogeage éclair au parfum d’urgence
Le décret présidentiel, diffusé tard dans la soirée, n’a fourni aucune justification officielle. Toutefois, plusieurs conseillers évoquent en privé des « problèmes d’exécution budgétaire » et des négociations difficiles avec les bailleurs multilatéraux.
Hervé Ndong Nguema, économiste indépendant, rappelle que l’exécutif avait fait de la « maîtrise des comptes » une priorité après le coup de force d’août 2023. « La population attendait des résultats rapides », résume-t-il.
Henri-Claude Oyima, réputé financier chevronné, venait de la Banque Gabonaise et Française Internationale avec la promesse de « fluidifier la trésorerie ». Son départ soudain interroge sur les marges d’autonomie ministérielle.
Dans Libreville, la nouvelle est accueillie avec fatalisme. « On change les têtes, mais la vie coûte toujours cher », soupire Mireille, vendeuse de quartier, patiente devant une agence bancaire.
Des indicateurs au rouge vif
L’agence Fitch Ratings a aggravé le tableau 19 décembre, abaissant la note souveraine du Gabon de CCC à CCC-, invoquant tensions de trésorerie, accès réduit aux marchés et envolée de la dette.
Fitch anticipe une dette franchissant 80 % du produit intérieur brut en 2025, puis 86 % en 2027, si aucune consolidation crédible n’est enclenchée. Ces projections assombrissent un peu plus la confiance des investisseurs.
La Banque mondiale estime que la croissance hors pétrole ralentira à 2 % cette année, contre 3 % auparavant, conséquence du resserrement budgétaire et d’une confiance affaiblie dans les entreprises locales.
Le gouvernement mise sur la diversification, notamment le bois transformé et le manganèse, pour stabiliser les recettes. Mais les dividendes de ces réformes tardent à atteindre le Trésor, constatent plusieurs observateurs.
Un successeur face au mur
Pour reprendre le portefeuille, le palais a choisi Thierry Minko, ancien conseiller technique au même ministère. Le nouveau venu connaît les rouages, mais hérite d’une situation décrite comme « explosive » par un fonctionnaire.
Sa première tâche sera de réconcilier la trésorerie avec salaires et factures des prestataires. Des discussions urgentes sont annoncées avec le Club de Paris et la Banque africaine de développement.
Le nouveau ministre devra aussi convaincre les marchands de bons du Trésor de prolonger leurs lignes, alors que plusieurs adjudications récentes ont été sous-souscrites malgré des taux flirtant avec 8 %.
Dans un mémo interne consulté par notre rédaction, la direction générale du budget suggère un gel momentané des recrutements publics. Cette recommandation, politiquement sensible, sera un test pour l’autorité de Thierry Minko.
Selon une source au Fonds monétaire international, des discussions techniques préliminaires sont prévues à Washington en février afin d’évaluer les besoins de financement immédiats et la trajectoire de consolidation à moyen terme.
Des répercussions pour la Cemac
La crise gabonaise rappelle l’épisode de 2016 qui avait conduit la Cemac à un programme d’ajustement avec le FMI. Les partenaires régionaux surveillent de près la situation pour éviter un assèchement collectif.
Le Congo-Brazzaville, dont les réserves ont connu un redressement depuis 2022, pourrait être sollicité pour soutenir la couverture importatrice communautaire. Aucune requête formelle n’a cependant été adressée à Brazzaville jusqu’ici.
Des économistes estiment que l’onde de choc monétaire restera contenue si Libreville décroche vite un appui budgétaire extérieur. Sinon, la confiance s’érodera et compliquera les objectifs anti-inflation de la BEAC.
Un diplomate de la sous-région juge toutefois que le message envoyé par le limogeage est clair : « Libreville entend restaurer sa crédibilité avant de solliciter davantage ses voisins », glisse-t-il, sous couvert d’anonymat.
Des attentes sociales toujours pressantes
Au-delà des chiffres, les ménages s’inquiètent du panier. Le sac de riz a doublé en dix-huit mois, tandis que le poisson fumé se raréfie sur les marchés populaires.
Le nouveau ministre a promis, dans son premier message, d’« écouter le terrain ». Il prévoit des assises sur la vie chère avant la fin du trimestre, avec syndicats et organisations de consommateurs.
Pour Emmanuel Amy, professeur de sociologie économique, « la question du pouvoir d’achat deviendra rapidement le baromètre de la réussite du gouvernement. Les ménages accepteront l’austérité à condition de percevoir une amélioration concrète ».
Entre impératif macro-financier et urgences sociales, Thierry Minko joue, maintenant, une partie décisive. Les semaines à venir diront s’il parvient à rétablir la solvabilité de l’État sans casser l’espoir d’une relance inclusive.
