Brazzaville de nuit, terrain d’arrestations
Sur l’avenue Moutabala, à Brazzaville, la patrouille de nuit stoppe un adolescent surpris après l’heure de couvre-feu. Menotté, torse nu, le regard embrumé, le garçon de dix-sept ans dit être simplement sorti acheter des cigarettes.
Pour les forces de l’ordre, l’intervention relève d’une routine destinée à protéger les riverains contre les maraudes nocturnes. Pour le jeune, c’est la frontière fragile entre un banal besoin et l’entrée brutale dans la machine sécuritaire.
Koulouna et tatouages révélateurs
Au poste, l’échange se crispe lorsqu’un officier remarque deux tatouages : une tête de mort maladroite et un cercle noir-blanc évoquant le yin et le yang. Les images deviennent pour l’enquêteur une cartographie supposée de la délinquance.
« Je voulais une pomme, on m’a gravé un crâne », souffle l’adolescent, avant d’expliquer que le second dessin symbolise pour lui l’équilibre naturel, le bien entremêlé au mal. L’audition prend alors un tournant quasi philosophique inattendu.
Philosophie du yin-yang derrière les barreaux
Le policier, perplexe, martèle les questions : appartenance à une bande, consommation de tramadol, faits de violence. Le garçon nie, substituant à la confession un court commentaire sur la condition humaine : « Dans la vie, tout est mélange », affirme-t-il.
La scène, filmée par un téléphone confisqué, circule ensuite sur la messagerie locale. Certains internautes dénoncent la vigueur des méthodes, d’autres saluent la fermeté. Au-delà, l’épisode révèle une tension durable entre impératif sécuritaire et exigence éducative.
Le capitaine Georges M., rencontré devant le commissariat central, justifie la surveillance accrue : « Nous voulons éviter que la petite délinquance ne débouche sur des violences plus graves ». Il assure que des médiateurs sociaux assistent désormais les mineurs interpellés.
L’école, rempart contre la dérive
Les sociologues rappellent que le terme koulouna – bandit, en lingala – s’est répandu au sortir des années 2000 pour décrire une jeunesse déscolarisée, souvent livrée à elle-même. Le phénomène reste marginal mais nourrit une peur diffuse dans certains quartiers.
Derrière les murs fraîchement repeints du lycée de la Réconciliation, le proviseur Étienne Oboua observe chaque semaine l’arrivée d’élèves réinscrits après des passages à vide. « Le défi consiste à ranimer la curiosité plutôt qu’à brandir la sanction », explique-t-il.
Le ministère de l’Éducation a récemment relancé les classes passerelles, dispositif qui permet aux jeunes en rupture de reprendre le cursus académique ou d’opter pour un apprentissage technique. Plusieurs ONG appuient l’initiative en fournissant manuels et suivi psychologique.
Pour la psychologue Clémence Mavoungou, entendre un adolescent discuter de yin et yang n’est pas anodin : « Il cherche du sens. Notre rôle est de transformer cette quête symbolique en motivation scolaire ou professionnelle ». Le policier acquiesce, conscient des limites de l’incarcération.
Dans la cour, l’adolescent confie qu’il dessine le soir pour oublier le vacarme des générateurs. Un bénévole l’oriente vers l’atelier municipal de graffiti autorisé. La capitale espère ainsi canaliser les expressions, plutôt que les réprimer brutalement.
Le commissariat teste aussi un partenariat avec l’Institut national de musique : après chaque garde à vue, les moins de dix-huit ans peuvent suivre une semaine d’initiation rythmique. Les premiers retours, selon les encadreurs, montrent une baisse d’anxiété et d’agressivité.
Sécurité inclusive et culture urbaine
Cette orientation vers la culture est encouragée par la mairie, qui voit dans l’art urbain un levier d’embellissement et d’emploi. Des façades du quartier Poto-Poto arborent déjà des fresques réalisées par d’anciens koulouna, désormais mentors pour les plus jeunes.
Sur le plan juridique, la République du Congo a ratifié la Convention internationale des droits de l’enfant, insistant sur la primauté de l’éducation. Les tribunaux pour mineurs privilégient la médiation, même si la contrainte pénale demeure ouverte pour les cas graves.
La cheffe de la protection judiciaire des mineurs souligne toutefois que la réussite dépend du tissu familial. « Sans relais parentaux, l’école seule ne peut tout ». Un programme pilote d’accompagnement des foyers vulnérables est en préparation avec le soutien d’entreprises locales.
En parallèle, l’université Marien-Ngouabi a lancé une étude pour mesurer l’impact des activités artistiques sur la récidive. Les premiers questionnaires indiquent que les jeunes ayant suivi un atelier créatif sont deux fois plus susceptibles de reprendre une formation qualifiante.
Dans les rues, la population observe ces initiatives prudemment. Certains commerçants notent déjà une ambiance plus sereine aux abords des marchés. D’autres restent méfiants, estimant que les patrouilles doivent se maintenir tant que subsistera l’appel de la rue nocturne.
Les ONG rappellent que la prévention coûte moins cher que la répression. Selon le Centre d’études sociales de la ville, chaque franc-CFA investi dans le tutorat scolaire éviterait trois francs de dépenses pénitentiaires et médicales à moyen terme.
Sous le regard encore inquiet de la nuit, l’adolescent tatoué quitte finalement le poste avec une convocation et un carnet de dessins. Entre bien et mal, l’équilibre semble désormais passer par un cahier d’écolier, promesse d’une sortie durable de l’ombre.