Un déficit officiellement admis
Le 29 décembre 2025, dans un communiqué sobre, le ministre camerounais des Mines par intérim, Fuh Calistus Gentry, actait un écart inédit entre les volumes d’or déclarés à l’export et les données enregistrées dans les statistiques internationales.
Le membre du gouvernement écrit noir sur blanc qu’au lieu des 15 tonnes sorties des mines nationales, seules 22 kilogrammes ont emprunté officiellement la voie du commerce extérieur, un aveu qu’il qualifie lui-même d’« écart abyssal ».
Les chiffres qui interrogent
La disproportion entre 15 000 kilos supposément extraits et 22 kilos comptabilisés à l’export revient à ne voir apparaître que 0,15 % de la production dans les registres officiels, faisant planer un doute massif sur la destination du métal restant.
L’écart, d’une ampleur rarement admise publiquement en Afrique centrale, met en évidence la fragilité des mécanismes de déclaration, le rôle des intermédiaires informels et la difficulté persistante à relier chaque gramme extrait à un bordereau certifié.
Dans son texte, le ministre n’avance ni nom ni piste précise, mais souligne la « responsabilité collective » du secteur et assure que des vérifications internes sont déjà engagées pour reconstituer la trajectoire des cargaisons manquantes.
Quel impact pour l’économie camerounaise ?
Même sans chiffres de valorisation monétaire, la disparition annoncée de 15 tonnes représente pour le Trésor une perte potentielle considérable de recettes fiscales, de devises et de marges de manœuvre budgétaire en période d’incertitude économique mondiale.
Au-delà du manque à gagner, l’affaire risque de ternir la perception du pays auprès des investisseurs miniers, eux-mêmes confrontés à la pression grandissante des marchés pour des chaînes d’approvisionnement responsables.
Le communiqué ministériel, en admettant la faille, pourrait toutefois servir de signal de transparence, message souvent recherché par les partenaires techniques et financiers désirant s’assurer que les statistiques officielles reposent sur des bases vérifiables.
La question de la traçabilité
La situation met en lumière le maillon faible que constitue la traçabilité, depuis la fosse artisanale jusqu’au point de sortie nationale, où chaque document peut se transformer en brèche si aucun système de contrôle indépendant n’est mis en place.
Plusieurs acteurs du secteur, cités dans des échanges off, plaident pour la numérisation intégrale des bordereaux et l’interconnexion des bases de données douanières, manière, selon eux, de réduire les zones d’ombre entre production et exportation.
Le ministère s’en tient, pour l’instant, à la promesse d’un audit interne, laissant ouverte la possibilité de recourir à des cabinets externes si l’ampleur des manipulations l’exige.
Un test pour la gouvernance minière
En reconnaissant publiquement la disparition des tonnes d’or, Fuh Calistus Gentry se place au centre d’un test politique délicat : montrer qu’une administration peut identifier ses failles et y remédier sans se délégitimer.
L’ampleur du différentiel exige, de l’avis même du ministre, des actions coordonnées qui pourraient inclure douanes, finances, forces de sécurité et autorités régionales, chacune appelées à verrouiller un segment de la filière.
À défaut, la population risquerait de voir dans la mine un secteur opaque réservé à quelques initiés, hypothèse susceptible d’alimenter des contestations sociales dans certains bassins aurifères.
Dans son communiqué, le ministère promet enfin un rapport public, signe que l’exécutif camerounais entend transformer un moment de crise en occasion de renforcer la crédibilité de sa gouvernance minière.
Les précédents passés sous silence
Dans le secteur extractif camerounais, des soupçons d’écarts avaient déjà circulé, sans que les autorités ne les confirment formellement. L’aveu de décembre 2025 tranche donc avec une pratique habituelle de gestion en vase clos, ouvrant la porte à un contrôle citoyen inédit.
Dans ce pays comme ailleurs, nombre d’opérateurs préfèrent régler les divergences loin des projecteurs, arguant du risque de spéculation sur les marchés. L’officialisation du problème coupe court à cette logique de discrétion et repositionne l’État en arbitre visible.
Quelles leçons pour la sous-région CEMAC
Au-delà des frontières camerounaises, plusieurs capitales de la CEMAC observent avec attention l’évolution du dossier, la fiabilité statistique étant une condition clé pour toute politique monétaire et pour le partage des recettes issues des matières premières.
La Banque des États de l’Afrique centrale, gardienne de la monnaie commune, pourrait s’intéresser aux conclusions de l’enquête, tant les fuites d’or faussent les indicateurs de réserves et influencent la stabilité du franc CFA.
La voie d’une réforme durable
Deux impératifs ressortent du communiqué : établir un audit exhaustif et moderniser le dispositif légal. Le ministère évoque la révision des textes sur l’exportation artisanale et la consolidation des contrôles aux frontières intérieures, sans avancer encore de calendrier précis.
Le succès des futures mesures dépendra de la capacité à associer exploitants artisanaux, grands opérateurs et administrations, souvent habitués à travailler en silos. Seule une transparence partagée peut, à terme, refermer l’« écart abyssal » mis au jour.
En attendant, les quinze tonnes évanouies demeurent un rappel brutal des défis à relever. Leur réapparition comptable, ou à défaut l’explication convaincante de leur parcours, conditionnera la confiance pleinement du public et des marchés à l’égard du secteur aurifère national.
