Israël reconnaît le Somaliland
En reconnaissant officiellement, le 26 décembre, l’indépendance du Somaliland, Israël a bousculé un statu quo vieux de trois décennies. Hargeisa obtient ainsi un premier sceau international, tandis que Tel-Aviv gagne un pion supplémentaire sur l’échiquier de la Corne de l’Afrique.
Cette reconnaissance reste une anomalie diplomatique: aucun autre État souverain ni organisation multilatérale ne considère encore la république autoproclamée, forte de 4,5 millions d’habitants, comme indépendante de Mogadiscio. Tel-Aviv devient donc l’unique parrain d’un territoire considéré jusqu’ici comme invisible.
Une fenêtre d’air pour Hargeisa
Depuis 1991, le Somaliland s’est doté d’une Constitution, d’une monnaie, d’élections pluralistes et d’une armée nationale. Comparé à la Somalie fédérale, minée par Al-Chabaab et l’État islamique, l’enclave fait figure de havre relatif, même si le chômage des jeunes demeure massif.
Pour Hargeisa, l’avantage immédiat se mesure en symboles, mais la perspective d’intégrer les circuits bancaires, de voir ses passeports acceptés et d’emprunter auprès des bailleurs multilatéraux aiguise déjà les ambitions du président Abdirahman Irro, élu en novembre 2024 et confronté à des critiques internes.
Calculs stratégiques en mer Rouge
Washington n’a pour l’heure pas suivi l’initiative israélienne. L’ancien président Donald Trump s’est même interrogé, ironiquement, sur l’existence même du Somaliland. Pourtant, des délégations américaines ont récemment inspecté les côtes somalilandaises pour évaluer l’implantation éventuelle d’une base navale.
La logique d’Israël demeure, elle, maritime. Les rivages du Somaliland font face au Yémen et se situent à quelques encablures du détroit de Bab el-Mandab, porte d’entrée du canal de Suez et du port d’Eilat. Contrôler ce maillon réduirait les risques posés par les Houthis.
Plus discrètement, des responsables israéliens ont évoqué la possibilité de transférer vers la Corne de l’Afrique une partie de la population palestinienne que l’actuel gouvernement envisage d’expulser. Un tel scénario, jugé lointain, pourrait toutefois intéresser Hargeisa si d’importantes garanties financières accompagnaient l’accueil.
Un nouveau front diplomatique
L’annonce de Tel-Aviv a déclenché une salve de protestations au sein de l’Union africaine, de l’Égypte, de la Turquie et de nombreux membres de l’Organisation de la coopération islamique, tous attachés à l’intégrité territoriale de la Somalie. La fracture diplomatique paraît déjà profonde.
En face, les Émirats arabes unis, l’Éthiopie et le Kenya n’ont pas applaudi publiquement mais semblent juger l’indépendance du Somaliland compatible avec leurs propres intérêts commerciaux ou sécuritaires. L’alignement d’Israël, et peut-être demain de Washington, leur offre une couverture opportunément renforcée.
Pour Tel-Aviv, il s’agit aussi de bousculer un ordre régional perçu comme hostile. En soutenant la cause somalilandaise, Israël perturbe la coalition formée par l’Iran, la Turquie, le Qatar et le Yémen houthi, tout en donnant des gages politiques à ses partenaires du Golfe.
Entre promesses et périls internes
À Hargeisa, la reconnaissance a été saluée par des foules brandissant le drapeau rouge, vert et blanc. Les images d’allégresse rappellent combien le sentiment d’isolement pèse sur la société somalilandaise. Toutefois, plusieurs partis d’opposition redoutent une dépendance diplomatique excessive envers un seul bailleur.
Le président Irro espère convertir le symbole en investissements. Acceptation des exportations de bétail, modernisation du port de Berbera, connexion au système SWIFT : autant de dossiers qu’il brandit pour justifier sa feuille de route. Les chantiers restent cependant suspendus aux décisions des institutions financières internationales.
Sur le plan sécuritaire, l’alliance avec Israël comporte un volet dissuasif mais peut aussi attirer la colère d’Al-Chabaab, resté jusqu’ici en retrait. Selon un expert basé à Nairobi, la moindre signature d’un accord militaire visible pourrait rallumer les cellules dormantes dans le nord somalien.
L’équilibre interne reste donc ténu. La coalition clanique au pouvoir devra arbitrer entre l’ouverture promise par l’accord et les sensibilités religieuses d’une population massivement solidaire de la cause palestinienne. Un faux pas transformerait le spectaculaire succès diplomatique en passif politique intérieur.
Scénarios d’évolution régionale
À moyen terme, beaucoup dépendra de la vitesse à laquelle d’autres capitales reconnaîtront Hargeisa. Addis-Abeba, qui voit dans le port de Berbera un débouché alternatif à Djibouti, pourrait franchir le Rubicon si la médiation émiratie se conclut positivement, estiment plusieurs observateurs régionaux.
Une reconnaissance en chaîne ouvrirait la voie à l’adhésion aux Nations unies. Dans ce cas, les bailleurs multilatéraux, de la Banque mondiale au Fonds africain de développement, auraient le cadre juridique nécessaire pour octroyer prêts et garanties, débloquant les projets d’infrastructures longtemps différés.
Si, au contraire, la reconnaissance israélienne restait isolée, le Somaliland devrait composer avec un voisinage crispé. Les échanges via le port de Berbera pourraient être ciblés par des embargos non déclarés, et les investisseurs hésiteraient à engager des capitaux dans une zone perçue comme fragile.
Quel que soit le déroulement des prochains mois, l’initiative de Tel-Aviv place désormais la Corne de l’Afrique au cœur des tensions moyen-orientales. Pour Hargeisa, la partie se jouera entre le désir légitime de reconnaissance et le risque que son statut naissant serve de champ d’expérimentation géopolitique.
