Un héritage qui force le respect
Dans l’histoire sportive de la République du Congo, rares sont les figures qui suscitent encore autant de ferveur que Jean-Paul Bagamboula-Mbemba. Surnommé « Tostao » en clin d’œil au virtuose brésilien, l’ancien attaquant incarne le souvenir glorieux de la génération championne d’Afrique en 1972.
À 76 ans, l’icône vit sa retraite à Brazzaville, gardant un œil vigilant sur les Diables Rouges. Son franc-parler reste intact : voir la sélection manquer les dix dernières Coupes d’Afrique des nations constitue, à ses yeux, un avertissement majeur pour tout le football congolais.
Diagnostic lucide sur les Diables Rouges
Le constat de l’ex-international est sévère mais argumenté. Il rappelle que, durant les décennies 1960 à 1980, la préparation était méticuleuse : stages longs, matches amicaux face à des clubs européens ou sud-américains, et une ossature largement issue du championnat local.
Aujourd’hui, souligne-t-il, la sélection repose surtout sur des expatriés alignés sans véritable automatisme. L’absence de qualification depuis 2015 inquiète : « Nous sommes devenus l’une des sélections les moins performantes d’Afrique, c’est grave », répète-t-il, appelant à une prise de conscience collective.
Organisation et financement, la clé
Pour Tostao, la chute ne s’explique pas seulement par le niveau des joueurs mais par le déficit d’organisation. Les nations dominantes investissent massivement, planifient chaque étape, stabilisent leurs staffs techniques et protègent leurs clubs des luttes d’influence.
Selon lui, la République du Congo ne manque ni de dirigeants passionnés ni de cadres compétents. Encore faut-il, ajoute-t-il, “placer l’intérêt général avant les querelles de personnes” et sécuriser des budgets permettant stages, salaires réguliers et indemnités d’assurance pour les athlètes.
L’urgence de la formation et des championnats
Le champion d’hier insiste sur la pérennité des compétitions nationales. Un championnat irrégulier prive joueurs et entraîneurs de rythme. Il plaide pour la relance systématique des calendriers U-17, U-20 et seniors, colonne vertébrale d’une élite durable.
À moyen terme, chaque club devrait exploiter un centre de formation, modèle déjà éprouvé ailleurs. “Beaucoup de génies sont nés sur les terrains vagues”, rappelle-t-il, regrettant que l’urbanisation ait réduit les espaces spontanés de jeu à Brazzaville, Pointe-Noire ou Dolisie.
Améliorer le statut du joueur local
Le talent existe, martèle l’ancien capitaine, mais le milieu doit redevenir attractif. Dans les années 1970, entreprises publiques et administrations embauchaient les footballeurs, leur assurant un revenu fixe tout en les libérant pour les entraînements.
Aujourd’hui, sans contrat stable, nombre de jeunes fuient vers des championnats secondaires à l’étranger. Tostao suggère un système de conventions tripartites entre clubs, employeurs et État : le joueur serait salarié, l’entreprise gagnerait en visibilité et la fédération sécuriserait ses pépites.
Rôle central de l’État et de la fédération
Sans contester les prérogatives publiques, Tostao estime que le ministère des Sports et la Fédération congolaise de football doivent fonctionner “main dans la main”. Les divergences récentes ont ralenti les réformes, constate-t-il, mais la complémentarité demeure possible.
Il propose la création d’un comité technique mixte chargé de superviser sélections, compétitions nationales et formation. Composé d’ex-internationaux, d’entraîneurs diplômés et de cadres fédéraux, ce groupe pourrait établir, chaque saison, une feuille de route chiffrée et évaluable.
La voix des anciens, un atout stratégique
Bagamboula-Mbemba ne réclame aucun poste, mais se dit prêt à partager son expérience. Il avait déjà monté un club puis contribué à l’Académie Jean-Jacques Ndomba. Faute de soutien, ces initiatives se sont essoufflées, mais sa détermination reste intacte.
Il croit à une synergie intergénérationnelle : les gloires passées transmettraient rigueur tactique et exigence physique, tandis que la nouvelle vague apporterait fraîcheur et modernité numérique. « Je garde ma porte ouverte », glisse-t-il, en appelant à un dialogue entre toutes les composantes du sport.
Vers un sursaut collectif
Selon la légende, la renaissance passera par une mobilisation générale. Les autorités peuvent soutenir l’infrastructure, les entreprises financer les clubs, et le public revenir en tribune. Les médias, enfin, jouent un rôle d’éducation en valorisant les histoires positives plutôt qu’en amplifiant les polémiques.
Tostao ne désespère pas : le Congo-Brazzaville possède encore une réserve de jeunes athlètes, une diaspora dynamique et un vivier d’entraîneurs diplômés. Avec une planification rigoureuse, il juge crédible un retour des Diables Rouges à la CAN dans un cycle de qualification.
Souvenirs d’une carrière en or
Le regard de Bagamboula-Mbemba s’illumine lorsqu’il évoque Yaoundé 1972. La préparation féroce, l’alchimie du groupe et l’accueil triomphal à Brazzaville restent gravés dans sa mémoire. Il se rappelle aussi sa volée décisive devant le président Marien Ngouabi, moment qui l’avait propulsé au rang de héros national.
Ses exploits l’ont conduit jusqu’aux Jeux Afro-latino-américains de Guadalajara en 1973, avant un parcours haut en couleur lors de la CAN 1974 en Égypte. Ses anecdotes rappellent qu’avec méthode, abnégation et unité, le Congo peut, à nouveau, écrire une page de légende.
